Le printemps fait bourgeonner le design en France. Tandis qu’à l’Est, les stéphanois·es inaugurent la Galerie nationale du design, à l’Ouest, les Bordelais·es se réjouissent de la réouverture de leur Musée des arts décoratifs et du design fraîchement rénové. D’un côté comme de l’autre, pas d’édification ex nihilo rivalisant de gigantisme, mais un dialogue avec le patrimoine bâti, fruit d’anciennes puissances économiques. À Saint-Étienne, l’agence d’architecture SILT investit les murs de l’ancienne manufacture d’armes de la ville, affirmant ainsi la filiation revendiquée entre l’illustre industrie stéphanoise et le design contemporain. À Bordeaux, l’héritage n’est pas revendiqué ni contesté : les richesses de la ville, issues du commerce dit « triangulaire » – comprendre le commerce colonial et l’esclavage – sont reconnues et assimilées1. L’histoire mouvementée de l’hôtel particulier Pierre de Raymond de Lalande – propriétaire d’une sucrerie et d’une plantation de café à Saint-Domingue et guillotiné lors de la Révolution française –, en est l’exemple.

Construit en 1778, l’hôtel particulier est racheté par la Ville en 1880 et aussitôt investi par la police municipale qui s’empresse d’ériger une prison en lieu et place du jardin. En 1924, l’hôtel est transformé en musée d’Art ancien, avant d’être réaffecté aux Arts décoratifs en 1955. Il devient musée des Arts décoratifs et du Design en 2013, sous l’impulsion de sa nouvelle directrice Constance Rubini ; et quatre ans plus tard, cette dernière obtient la transformation de l’ancienne prison, devenue entre-temps réserve du musée, en un nouveau lieu d’exposition dédié au design. Seulement, la mauvaise hygrométrie de l’ancienne prison se révèle peu propice à l’exposition d’œuvres – et le musée se voit refuser de nombreux prêts en conséquence. En 2019, un concours d’architecture est alors organisé, et la jeune agence Antoine Dufour Architectes (lauréate des AJAP en 2016 et du prix de la Première œuvre de l’Équerre d’argent en 2019) se voit condamnée – avec joie – à purger une peine de sept ans de travaux d’intérêt général pour la métamorphose de cette prison du XIXe siècle.

En étroite collaboration avec Constance Rubini, les architectes Aymeric Antoine et Pierre Dufour relèvent trois grands défis : fluidifier les circulations entre l’hôtel particulier (plutôt réservé aux Arts décoratifs) et la prison (dédiée au design contemporain), améliorer considérablement les performances énergétiques de cette dernière (un objectif de 40% d’économie d’énergie) et y faire entrer à nouveau la lumière. Un quatrième défi, peut-être plus personnel pour les architectes, est de renouer avec l’histoire du lieu et de rendre leur intervention la plus légère et humble possible. Pour cela, un important curage du second œuvre de la précédente réhabilitation est opéré. Ce travail préalable permet d’une part la redécouverte du bâti originel et d’autre part la constitution d’une matériauthèque de réemploi (plus de 200 tonnes de matériaux réemployés in-situ ou dans des chantiers voisins). L’agence souhaite que son intervention, résidant dans un jeu de correspondance entre les pleins et les vides, passés et présents, apparaisse minimale, bien que le travail soit considérable.

Tout d’abord, l’entrée principale est entièrement remaniée. Depuis la cour d’honneur de l’hôtel de Lalande, une plateforme inclinée disposée en lieu et place de l’ancienne cour des écuries facilite l’accès aux personnes à mobilité réduite à deux espaces largement vitrés : d’un côté le restaurant, et de l’autre l’accueil et la boutique. Celles-ci sont aménagées par le designer Jean-Baptiste Fastrez à l’aide, en partie, des matériaux collectés lors des opérations de curage – un grand comptoir est revêtu du plancher des anciens ateliers dont les tâches de peintures laissées apparentes évoquent sa provenance. Dans l’aile des communs, les architectes ont souhaité signaler l’emplacement des anciennes cours intérieures, depuis recouvertes, en appliquant au sol un béton bouchardé – alors qu’il est poli partout ailleurs – et en déployant un plafond tendu lumineux. Pour relier l’hôtel particulier à la prison, un petit pavillon a été créé ; l’ossature métallique et la couverture en zinc se font discrètes, car l’élément magistral de cette extension est une imposante « fenêtre » à guillotine (l’architecte Aymeric Antoine parle d’un clin d’œil au sort de Pierre de Raymond de Lalande) qui, malgré ses 2,5 tonnes, s’ouvre à l’aide d’une simple manivelle et de contrepoids amplifiant ainsi l’espace en y adjoignant la superficie de la cour arrière. Enfin, dans l’ancienne prison ainsi que dans les espaces précédemment évoqués, une gamme limitée de matériaux (métal, béton et verre) converse harmonieusement avec la pierre blonde commune aux deux édifices.

Pour accompagner la réouverture de l’ancienne prison du Musée des arts décoratifs de Bordeaux, l’institution a choisi de présenter une exposition rétrospective de l’œuvre de Pauline Deltour, « étoile filante » du design français comme nombreux·ses l’ont surnommée à la suite de sa disparition prématurée, en 2021, après dix ans d’une carrière exceptionnellement prolifique (pas moins de 180 objets conçus pour plus d’une trentaine de marques). On lit dans cette exposition l’expression du design industriel dans ce qu’il a de plus essentiel – penser l’objet beau et pratique destiné à être produit en très grand nombre. Les amateur·ices du travail de la créatrice pourront apprécier la très grande qualité de conservation de ses archives personnelles, présentées dans une salle dédiée. L’exposition Pauline Deltour, une apparente simplicité est scénographiée par Konstantin Grcic (designer allemand chez qui Pauline Deltour a fait ses armes), Caroline Perret (designeuse également ancienne membre du studio KG design) et Claire Pondard (associée et amie de Pauline Deltour).

 

Guillaume Ackel

 

Visuels © : Benoit Florencon, Muge Textoris, Célia Uhalde

 

1 Jusqu’au 28 mars 2027, le CAPC, musée d'art contemporain de Bordeaux, présentera l’exposition Blackground : murmures des mornes. Ce projet curatorial fait partie de la réinterprétation historique par le CAPC de l’Entrepôt Lainé, un bâtiment étroitement lié à l'histoire coloniale qui abrite le musée d'art contemporain depuis sa création. L’objectif est de donner vie à l’histoire coloniale de Bordeaux et à ses échos dans notre monde contemporain grâce à des artistes, des poètes et des chercheurs dont les principaux sujets relèvent du champ des « études noires ».

 

 

 



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